Mon cheval pour un royaume.

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

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Quel artiste : Sparklehorse

 

Quel album : Vivadixiesubmarinetransmissionplot

 

Quand la sortie : 1995

 

Quel label : Capitol

Dans quel tiroir : Folk-rock lo-fi 

Etat des esgourdes : mélancolieuses, impressionnées, un peu désarçonnées

 

           On apprenait il y a un peu plus d’un mois la mort de Mark Linkous (un suicide, ce qui n’est guère étonnant quand on connaît déjà le Bonhomme), leader omnipotent du groupe américain Sparklehorse, actif depuis 1995. L’occasion, pour nous, de rendre hommage au talent de cet auteur-compositeur-interprète touche-à-tout, en revenant sur son premier album, qui répond au doux nom de Vivadixiesubmarinetransmissionplot (qu’on appellera Viva, c’est quand même plus court).

 

            Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de remettre la sortie de Viva dans son contexte : nous sommes en août 1995, l’Angleterre se remet à peine de la déflagration shoegaze à coup d’Oasis et de Britpop, tandis qu’un petit groupe d’Oxford, connu surtout pour son hit Creep et pour l’inénarrable médiocrité de son premier album, vient de mettre une grande claque à tout le monde en sortant The Bends ; aux Etats-Unis, on pleure encore la mort de feu Kurt Cobain et, plus généralement, celle du grunge, qui ont eu pour conséquence déplorable la création d’innombrables groupe d’anonymes chantant leur désespoir et leur dégoût de la société sur des mélodies sans saveur. Jusque là, on est d’accord. Mais alors, me direz-vous, qu’en est-il de Sparklehorse ?

           

            Eh bien, Sparklehorse, c’est un peu tout ça. Viva apparaît en fait comme une sorte de témoin de la musique de son époque, qui évoquerait tour à tour (mais sans jamais les plagier ni leur ressembler vraiment) ces groupes prestigieux auxquels j’ai fait allusion précédemment (et que vous aurez sûrement reconnu – My Bloody Valentine, Nirvana et bien sûr Radiohead). Placer Mark Linkous dans cette liste pourrait paraître étonnant, mais ce ne serait finalement que justice ; car si la postérité l’a largement ignoré (ainsi que les albums suivants), on peut raisonnablement penser que l’importance de Viva, bien que plus subtile, est au moins égale à celle des illustres Nevermind, Loveless, The Bends et consorts… A moi, donc, de vous en convaincre.

 

            Viva s’ouvre sur Homecoming Queen, chanson qui met immédiatement l’auditeur au diapason. Une guitare folk un tantinet désaccordée, un son de manège un peu inquiétant, et une drôle de voix, masquée derrière un filtre caverneux, qui récite tranquillement les vers les plus fameux du Richard III de Shakespeare (« A horse ! A horse ! My kingdom for a horse ! »). Homecoming Queen étant à l’image de la grande majorité des chansons, vous comprendrez que Viva, comme la plupart de ses contemporains, n’est pas un album particulièrement festif. Sérieuses, les 16 chansons (ça fait beaucoup, mais il y a des intermèdes, et l’album ne dure finalement que - ? - 47 minutes) sont parfois même pesantes.

 

            En effet, thématiquement, les chansons de Viva traitent surtout de mort, de douleur (Hammering the Cramps), et de décomposition (« Everything that’s made is made to decay »). Joli programme… Mais l’écriture de Mark Linkous est d’une intelligence redoutable et s’inscrit dans un système de références littéraires (de Shakespeare à Conrad, pour les plus évidentes) rare pour un album estampillé rock alternatif. Aussi pompeux que cela puisse paraître, elle est marquée par une inquiétude métaphysique (sans blague) omniprésente, qui donne lieu à des images tantôt glaçantes (« Rattle of diesels/Snakes eating their own tails ») tantôt franchement dégueulasses (« The parasites will love you when you’re dead »). Des motifs (une obsession pour les chevaux notamment), des oppositions récurrentes émaillent l’album, même quand la thématique ne s’y prête apparemment pas. Par exemple, Viva comprend plusieurs chansons d’amour (difficile de trouver un autre terme), qui sont toujours basées sur la même imagerie morbide : dans Most Beautiful Widow in Town, la femme aimée est veuve ; dans Heart of Darkness, elle meurt brûlée par les flammes de l’Enfer…

           

            Néanmoins, les chansons de Viva ne mettent jamais vraiment mal à l’aise. De même, elles ne sont jamais grotesques, en dépit du sérieux affiché qu’on pourrait vite assimiler à un manque de modestie. Parce qu’ornées de la plus belle des façons, elles finissent toujours par trouver un équilibre, précaire mais réel. Les mélodies arrangées par Linkous sont en effet d’une beauté inouïe, et méritent qu’on s’y attarde plusieurs fois pour pouvoir en savourer toutes les subtilités (l’harmonica de Cow, par exemple, qui associé à un banjo et à la guitare électrique principale, parvient à donner un véritable souffle à la chanson). Cela crée donc une tension entre les paroles et la musique (à l’image de la couverture de l’album en fait – tension entre ce beau ciel bleu et le masque hideux d’un clown), qui est la clé même de la réussite de Viva. Car plutôt qu’exagérer la noirceur de ses chansons, Linkous choisit des lignes de guitare claires et des instruments acoustiques contrebalançant adroitement les nombreux effets de voix et les bruits préenregistrés qui meublent le fond sonore.

           

            Si l’enregistrement est indubitablement lo-fi (on entend même quelques fausses notes), le son de Viva est cependant bien plus riche et dense que celui de la plupart des autres groupes de l’époque, même ceux qui avaient les moyens de passer des mois entiers en studio. Sobrement classé dans la catégorie rock alternatif, Viva couvre en fait tout un pan des musiques plus ou moins underground de l’époque. Et même des époques précédentes. Du (post-)grunge violent et dépressif (Tears on a Fresh Fruit) au folk moderne et urbain (Homecoming Queen), en passant par le shoegazing glacial (Someday I Will Treat You Good) et le rock US plus traditionnel à mélodie progressive (Saturday), il y a des tas de choses à aimer dans Viva. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Cow, pièce centrale de l’album (c’est effectivement le huitième morceau, et le plus long), qui, en 7 minutes, condense l’art de Mark Linkous et démontre sa capacité à faire le grand écart entre la country-folk de Tim Hardin et le rock psyché de Radiohead période The Bends.

 

            Bref, Viva est un vrai grand album écrit par un vrai grand artiste. Synthétisant le passé et son présent, on peut dire, rétrospectivement, qu’il a aussi su jeter des ponts vers l’avenir. En témoignent tous ces groupes folk-rock créés dans les années 2000 et qui ont directement suivi la trace dessinée par Linkous, parmi lesquels on trouve (pour ne citer que les meilleurs) Midlake,  Band of Horses ou encore Okkervil River. Pourvu que ceux-là perpétuent ce que la postérité aurait dû retenir comme du « Sparklerock ».

 


 

Homecoming Queen

 

Cow

 

Someday I Will Treat You Good

 

 

Pour les petits curieux, la discographie complète :

 

. Vivadixiesubmarinetransmissionplot (1995)

. Good Morning Spider (1998)

. It's a Wonderful Life (2001)

. Dreamt for Light Years in the Belly of a Mountain (2006)

. Dark Night of the Soul (avec Danger Mouse - 2009)

. In the Fish Tank (avec Fennesz - 2009)

 

 

Nico.

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