Le monde beau-bizarre d'Arthur Russell.

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

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Quel artiste : Arthur Russell

Quel album : World of Echo

Quand la sortie : 1986

Quel label : Upside Records / Rough Trade

Dans quel tiroir : blues-folk un peu ambient et lysergique

Etat des esgourdes : sans repère

 

Arthur Russell est mort du sida en 1992 à l’âge de 40 ans. Bien qu’il ait continué de jouer de la musique après le diagnostic de sa maladie en 1986, notamment en revenant incessamment sur ses travaux antérieurs, seulement huit années se sont écoulées entre la sortie de sa première production, le 45 tours « Kiss Me Again », et de sa dernière, World of Echo, en 1986. Durant ces quelques années, la majorité de la production de Russell était composée de morceaux de musique disco, qui pour certains ont connu un relatif succès commercial (« Is It All Over My Face », sous le nom de Loose Joints). Les morceaux disco auxquels il a contribué ont aujourd’hui beaucoup – et plutôt mal – vieilli, mais ils restent dignes d’intérêt pour la seule raison qu’ils semblent tous dériver de la norme disco et dégager une intéressante bizarrerie : longueur inhabituelle (jusqu’à treize minutes pour « In the Light of the Morning »), claviers bancals à contretemps (« Go Bang ! #5 »), ou quasi-freakouts psychédéliques (« In the Cornbelt »). C’est cependant sur World of Echo, son dernier-album-et-quel-album, que le génie et l'oreille de Russell se révèlent avec le plus d’évidence.    


World of Echo ne ressemble pas du tout à ce que l’on attendrait d’un producteur de disco, new-yorkais qui plus est, et qui était largement intégré au microcosme hype de la Grosse Pomme (dans les années 70, Russell avait fréquenté le CBGB, et le Max’s Kansas City, avant de devenir un habitué du Paradise Garage). En effet, à la luxuriance de ses productions disco, Russell préfère ici une certaine nudité, qui l’incite à n’accompagner sa voix que d’un violoncelle, de quelques percussions africanisantes, d’éléments électroniques de bric et de broc, et d’écho, forcément. Pour schématiser, pour la formule, on pourrait dire que World of Echo, c’est ce que pourrait donner un Nick Drake sans les pensées suicidaires, qui aurait essayé, sans succès bien évidemment, de jouer le blues d’antan, celui des origines, celui à la signification presque chamanique. Du folk, pour l’aspect pastoral ; du blues, pour la voix chaude mais plaintive de Russell et les soudaines bouffées de violence électriques de certaines de ses chansons. Du pseudo-folk-blues joué au violoncelle, donc.


Cependant, il est impossible d’appréhender les chansons de World of Echo comme on le ferait habituellement pour n’importe quel morceau de la tradition blues-rock. Elles ne ressemblent à rien d’habituel. Leur structure est bien différente. Il n’y a ni couplets, ni refrains, ni boucles, ni accroches dans ces chansons de toute façon trop longues (« Soon-to-Be Innocent Fun ») ou trop courtes (« Tone Bone Kone », « See Through ») pour être bâties de façon conventionnelle. À peine reconnaît-on parfois le même bourdonnement de violoncelle resurgir au détour de différentes chansons, comme un lointain écho à sa première occurrence : ainsi celui si caractéristique de « Soon-to-Be-Innocent Fun » dans « Answers Me » et « She’s the Star », par exemple. Pour le reste, World of Echo rappelle un flux de pensée ininterrompu, où chaque inflexion d’humeur, chaque mouvement d’âme, sont dûment mis en musique par Russell. Les rythmiques sont disjointes, changent abruptement (« Tree House »), le son du violoncelle est toujours sur le fil, parfois tout près de disparaître (« Tower of Meaning »), parfois au bord de l’explosion (« Being It »), et la voix réverbérée de Russell perce par intermèdes, au gré des variations du volume sonore.


Pourtant, World of Echo n’est jamais un chaos incompréhensible hostile à l’auditeur. Ses chansons sont autant de voyages mentaux, où les points de départ et d’arrivée sont moins importants que la dérive qui a lieu entre les deux. L’album ne progresse pas de façon linéaire, mais, hostile à la stase, avance ou revient sur lui-même par à-coups. Cela, conjugué à l’absence de point de repère au sein des chansons, fait qu’il est virtuellement possible pour l’auditeur de le prendre en cours de route à n’importe quel moment sans que cela nuise à l’expérience d’écoute. 


De manière semblable, les paroles de Russell, quand elles sont intelligibles, restent toujours vagues et en suspens, incomplètes (« Did they trap the wolves? / So they rained it out / Do I sing out loud? / Tears drop » sur « Place I Know » par exemple). Elles ne suivent aucun fil logique, et l’on ne sait jamais trop de quoi elles parlent. Seulement peut-on dire qu’elles évoquent particulièrement, plus encore que le sentiment d’émerveillement quant au monde (« See-Through ») parfois scandé par de violents accès de mélancolie (« Being It ») par ailleurs prégnant dans World of Echo,  un sentiment plus grand encore de perte des repères et de dérèglement des sens. Or, cette perte des repères, ce dérèglement, sont aussi ceux de l’auditeur, quand il arrive au bout du voyage avec « Let’s Go Swimming ». La fin, bien sûr, n’en est pas vraiment une : le son diminue graduellement, s’évanouit, la phrase de Russell, elle, reste en suspens, il n’y a pas de point final, pas de réponse aux questions, seulement des points de suspension. Elle s’accompagne cependant, bien évidemment, de l’envie de revenir dans le monde d’échos de Russell pour y perdre à nouveau ses préconceptions – sur la façon dont une chanson doit être structurée, sur les instruments à utiliser, sur ce à quoi la musique faite dans les années 80 doit ressembler – et s’y perdre soi-même.

 

 

Ecouter World of Echo sur Spotify. (/!\ La version de Spotify contient quatre chansons bonus. C'est assez mal vu, car cela dénature le sens de l'album. En effet, « Let's Go Swimming » était à l'origine voulu par Russell comme le morceau de fin.)

 

 

Soon-to-Be Innocent Fun / Let's See


 

See-Through

 

 

 

 

Nico.

 

 

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