Last Night at the Gaîté

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

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Quel artiste : Panda Bear

Où le concert : Théâtre de la Gaïté-Lyrique

Quand le concert : 29 novembre 2011

Quel album : Tomboy (2011)

Dans quel tiroir : pop psychédélique, électronique et réverbée

Etat des esgourdes : hypnotisées

 

           

 

 On m'avait toujours dit ; enfin non, j'avais toujours lu, que le groupe Animal Collective était extraordinaire en concert. J'y avais toujours cru, compte tenu de la capacité du collectif à créer des hymnes folk ou pop avec trois fois rien, une guitare désaccordée, une boîte à rythme folle et des chants vaguement zoulous.

 

Cette fois-ci, j'ai vu. Enfin, je mens encore. Je n'ai vu que Panda Bear (de son vrai nom Noah Lennox), la moitié expérimentale et électronique d'Animal Collective (tandis qu'Avey Tare, excellent lui aussi, a tendance à écrire des chansons à la structure un peu plus conventionnelle).

 

Le concert s'est déroulé au Théâtre de la Gaîté-Lyrique, dans la superbe Grande Salle, quasi-comble pour l'occasion. C'est avec You Can Count on Me et son flot de reverb dévastateur que Panda Bear débute son set, qui suit exactement l'ordre de l'album Tomboy, avec, en prime, Comfy in Nautica et Bro's tirés de Person Pitch (le troisième album). Si cela enlève tout élément de surprise, cela permet aussi à Noah Lennox de prouver que l'enchaînement de ses chansons n'est jamais arbitraire, mais toujours logique et réfléchi, les transitions menées par Sonic Boom (sur scène lui aussi, à s'occuper de l'électronique) aidant à faire naturellement le lien. Ainsi, l'album, et par conséquent le concert, alternent brillamment les temps forts (You Can Count on Me, Last Night at the Jetty, Alsatian Darn) et ce que j'appellerais, faute de mieux, les temps faibles, c'est à dire ces chansons qui s'aiment moins instantanément et dont la qualité se révèle par la juxtaposition avec les autres pistes (Drone me paraît être le meilleur exemple). Seule peut-être la succession de Scheherazade, Afterburner et Benfica me semble un peu monocorde, une impression qui s'est d'ailleurs confirmée en concert. En effet, Scheherazade, avec son piano lancinant, a légèrement cassé le rythme du set, et peut-être celui du public. Mais c'est bien le seul moment où j'ai un peu perdu patience, et cela n'a pas duré bien longtemps.

 

 Pourtant, on ne peut pas dire que la musique de Panda Bear soit particulièrement catchy, ni qu'elle provoque une envie incontrôlable de se déhancher et de sautiller partout. Son intérêt se situe ailleurs, sa beauté tient à tout autre chose. À quoi exactement, je ne sais pas, mais je vais essayer d'esquisser des éléments de réponse.

 

 Tout d'abord, il faut savoir que Panda Bear aborde ses concerts à la manière d'un artiste électro. Il n'interrompt jamais son set pour que ses chansons s'enchaînent et s'enchevêtrent naturellement. Son concert est donc caractérisé par une certaine impersonnalité, qui n'est cependant jamais gênante. Son effacement (littéral d'ailleurs, Noah Lennox reste dans le noir pendant tout le concert) permet de laisser toute la place à ce qui importe le plus, la musique. Celle-ci est épaulée par un immense écran sur lequel des images de requins, d'enfants, et de on-ne-sait-pas-trop-quoi-mais-c'est-psyché sont diffusés en boucle, tantôt au ralenti, tantôt en accéléré (épileptiques : s'abstenir). L'élément liquide y est en tous les cas omniprésent, et fait largement écho aux sonorités tout en rondeurs de Panda Bear.

 

 Pour en revenir au concert en général, il est évident qu'il n'est pas, pour Noah Lennox, qu'un simple moyen de se montrer et de vendre son image et ses albums ; c'est bien plus, un medium par lequel il est possible d'offrir une expérience d'écoute maximale à l'auditeur/spectateur. En une heure et trente minutes de musique ininterrompue, le spectateur est convié à une expérience d'écoute idéale, qu'aucun élément extérieur ne vient ternir ou déranger - bref, une expérience comme il n'en existe pas vraiment dans la vraie vie, à l'heure du format mp3 et de la consommation hystérique qu'il implique (qui arrive encore à écouter d'une traite un album d'1h30 ?). Panda Bear, donc, suggère qu'il est possible de consommer la musique différemment, de la savourer, si l’on réunit les conditions adéquates. Aussi, un peu comme les musiciens expérimentaux Steve Reich et Terry Riley, il invite les spectateurs à apprécier la manière dont les chansons se développent et se dilatent, introduisant subtilement des effets et des bruitages dans la boucle musicale hypnotique sur laquelle la chanson repose initialement. Pour un musicien souvent rangé dans la catégorie pop psychédélique, la guitare, elle, est étonnamment absente - reléguée au second plan et largement étouffée par des tonnes de reverb, elle vient simplement ajouter une couche musicale supplémentaire à la structure de la chanson. En fait, cette idée de couches musicales est, selon moi, la clé pour comprendre et apprécier correctement la musique de Panda Bear. Ainsi,  la voix de Noah Lennox est elle-même un simple instrument, ce qui est rendu d'autant plus évident en concert. Bien que noyée derrière les filtres, de sorte qu'il est quasiment impossible de comprendre les paroles des chansons (à part les mots d'ordre principaux - 'have a good time' était par exemple parfaitement clair), elle est, à mon avis, l'un des plus grands atouts de Panda Bear. L'air de rien, celui-ci alterne les aigües et les graves avec beaucoup d'aisance, et sonne parfois étrangement comme Brian Wilson – c’est un beau compliment. Sur les morceaux les plus lents, c’est presque des accents incantatoires que Panda Bear prend ; d'autant plus lorsque, délibérément, il ne place pas sa voix en rythme avec la musique.

  

En fait, c'est un grand écart permanent entre musique expérimentale et musique pop que Lennox parvient à accomplir. Malgré la longueur assez inhabituelle du set (1h30 pour un musicien indie, c'est plutôt rare), on ne peut qu'être absorbé, presque hypnotisé même. Le live apporte effectivement une dimension supplémentaire à la musique de Panda Bear. Sa réputation n'est pas usurpée. Car qui à part lui est capable aujourd'hui de faire de la musique à la fois très complexe et très accessible, toute proche de réaliser l'ambition de Brian Wilson d'écrire une symphonie divine sans jamais perdre de vue les problématiques esthétiques des musiciens les plus expérimentaux ?

   

Nico

 

Last Night at the Jetty


 

 

Drone


 

 

 

 

Publié dans Les qu'on sert.

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