L'année 2013 en dix albums : 10-6

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

 

Pas de longue introduction pour ce top de l'année 2013, d'une part parce que je n'ai pas vraiment de temps à y consacrer, d'autre part parce que je ne suis pas sûr d'avoir grand chose à dire, ni sur l'état de la musique en général, ni sur celui de la musique indé en particulier. Je ne sais pas si 2013 a été meilleure ou pire que 2012. Je ne sais pas si nos habitudes de consommation sont en train de tuer la créativité des artistes. Je ne sais pas non plus si la musique indépendante est véritablement devenue le fantôme de ce qu'elle était il y a de ça cinq, dix, vingt ou trente ans. J'ai seulement quelques idées sur ces questions.

Ce que je sais, par contre, c'est que je n'ai jamais écouté autant de musique qu'en 2013, ce qui m'a permis de découvrir que la consommation de musique peut être une addiction comme les autres, et que, comme toutes les addictions, cela s'accompagne parfois d'effets nocifs. Oui, en effet, j'ai parfois haï la musique, ressenti, si ce n'est du dégoût, au moins de la lassitude pour elle. Oui, j'ai parfois pensé tout arrêter, me mettre à la diète en m'empêchant de consulter quotidiennement des sites musicaux au contenu de toute façon stéréotypé et interchangeable, pour n'écouter plus que mes quelques phares, après tout peu nombreux - deux ? trois albums peut-être ? Loveless, Another Green World et World of Echo ? - et les épuiser parfaitement.
Et puis finalement, non. Les addictions sont faites pour être gardées de toute façon. Je n'ai pas arrêté de fumer, alors pourquoi me priver niveau musique ? D'autant plus que, malgré ma boulimie, quelques albums ont réussi à rester, à me marquer cette année. Les dix albums sélectionnés ici, et hiérarchisés de façon très arbitraire - pour ne pas dire aléatoire, en font, je crois, partie. Il y en a certains que j'ai écouté un peu trop ; d'autres que je n'ai pas écouté assez ; d'autres encore dont je me serai peut-être déjà lassé demain. Tant pis, j'aime les choses définitives et péremptoires, et je ne peux pas m'empêcher de tout classer.

Bonnes résolutions pour 2014 : écouter un peu moins de musique, mais l'écouter mieux. Ecrire plus de chroniques sur ce blog, mais ne pas gâcher du code HTML pour des albums à durée de vie très limitée. Faire l'effort d'écouter au moins une fois Rihanna, pour ne plus la confondre avec Lady Gaga, Miley Cyrus ou Beyoncé.

 

 

 

10

 

Orval Carlos Sibelius - Super Forma

 

Le premier jet de ce court texte commençait par une comparaison avec l’album Lonerism de Tame Impala, sorti en 2012. Je m’étais satisfait de celle-ci dès ma première écoute de Super Forma (le 29 mai 2013, me dit Last.fm), sans jamais y réfléchir à nouveau par la suite. Pourtant, à l’heure du bilan, et alors que je prête une oreille attentive à l’album d’Axel Monneau – le petit français qui se cache derrière le nom exotique d’Orval Carlos Sibelius - je prends conscience de ce que cette comparaison avait de réducteur pour le travail de celui-ci. Pour sûr, avec son lot de chansons bariolées aux détours inattendus (« Desintegração »), de guitares manche braqué vers les étoiles (« Good Remake »), et de sons qu’on ne peut définir autrement que par lysergiques (sonorités orientales – notamment sur « Spinning Round » et « Archipel Celesta » - ou réverbe, notamment), Super Forma reprend l’inextinguible flambeau du psychédélisme sixties. Cependant, ce flambeau ne devient jamais, pour le Français, un totem, l’objet d’une révérence touchante mais un peu idiote, comme c’est le cas chez Tame Impala ; au contraire, Orval se sert de celui-ci pour éclairer de nouveaux horizons, qui évoquent, sans jamais les singer, les krautrockeux de Can (« Archipel Celesta ») ou, quand la musique se fait plus lunaire, les prog-rockeux légèrement allumés de la scène de Canterbury (« Spinning Round », « Cafuron »). D’une extrême variété, Super Forma intime ainsi un spectre d’émotions extraordinairement complexe, que le qualificatif de rock psychédélique ne fait qu’effleurer. En effet, jusqu’au libérateur « Good Remake », il se tient en permanence sur la corde raide entre extase et freak out. De plus, avec ses instrumentations baroques, c’est, n’en déplaise aux Daft Punk, l’album le plus adapté au format vinyle qu’il nous aura été donné d’écouter cette année. 

 

Desintegração

 

 

  9

 

Forest SwordsEngravings

 

2013 a été une drôle d’année pour mes oreilles : pour la première fois de ma vie, j’ai écouté plus d’électro que d’indie rock ; pour la première fois aussi, j’ai commencé à ouvrir mes oreilles à la musique dub – oui, ce mouvement musical dérivé – horreur ! – du reggae. Cette étrange mutation qui a eu lieu au niveau de mon conduit auditif, c’est mon goût pour Engravings qui est venu le premier la confirmer. Du dub, les chansons de l’album de Forest Swords retiennent les traits essentiels, c’est-à-dire les beats lancinants, les réverbérations caverneuses, et l’atmosphère narcotique. Par-dessus, presque rien. Quelques sons de guitare menaçants (« The Plume »), des échos d’échos de voix spectrales (« Anneka’s Battle », « An Hour ») et des samples aux sonorités organiques (« Onward »). C’est pourtant dans ce presque rien subtil que vient se jucher toute la singularité des chansons d’Engravings et qu’elles parviennent à toucher. Les trois premiers morceaux de l’album (« Ljoss », « Thor Stone » et « Irby Tremor »), épiques, et qui par leurs va-et-vient permanents entre contemplation onirique et brutalité  m’évoquent les films de samouraïs de Kurosawa, sont suivies par deux monstres de noirceur solitaire (« Onward » et « The Weight of Gold »), dont l’effet est rendu d’autant plus dévastateur par le séquençage. Sur la deuxième partie de l’album, les voix sont plus avant, et, loin d’amener un petit peu de chair dans la mécanique infernale des chansons d’Engravings, transpirent le désespoir. « Gathering », construite presque exclusivement à partir de samples de voix, semble tout droit tirée du dernier album d’Oneothrix Point Never et instaure un malaise qui ne s’estompe qu’avec les premiers tintements quasi-pastoraux de « Friend, You Will Never Learn ». Pour de bon ? On ose y croire. Nous non plus on n’apprendra jamais.

 

Onward

 

 

8

 

MogwaiLes Revenants

 

 Les Revenants , diffusée sur Canal + à la fin de 2012, est la série à m’avoir le plus marqué lors de ces cinq dernières années. Dans celle-ci, les habitants d’un petit village des Alpes voient leur vie soudainement transformée par le retour à la vie de leurs morts. Fils et filles, frères et sœurs, compagnes et compagnons, tous reviennent, inchangés, même si leur décès remonte parfois à plusieurs décennies. Ce ne sont ni d’horribles zombis affamés, ni d’effrayants fantômes, ce qui permet à la plupart d’entre eux d’être réintégrés à la communauté, malgré l’inquiétude ou la perplexité de certains vivants. Visuellement impressionnante (on pense souvent au Twin Peaks de David Lynch), la série parvient à trouver le ton juste en trouvant l’équilibre parfait entre onirisme et réalisme, entre beauté lumineuse (le retour inespéré) et menace sourde (la peur de perdre à nouveau les revenants, ou la peur des revenants eux-mêmes, dont on ne connait pas les intentions et qui sont par définition des monstres). Au diapason, la bande originale de Mogwai réussit exactement la même chose. Tantôt inquiétante (« Jaguar »), tantôt d’une beauté sidérante (« Special N »), elle touche souvent au sublime. À l’exception d’un seul morceau (« What Are They Doing in Heaven Today ? »), d’ailleurs extrêmement touchant car prenant la forme d’une complainte lancée par les vivants aux morts, la bande son est exclusivement instrumentale. Si le son Mogwai est instantanément reconnaissable (guitares cristallines, batteries lourdes et lentes), la structure de la plupart des morceaux diffère quant à elle de celle que l’on associe habituellement au groupe écossais. Ici, aucune explosion de fureur dans un amas de larsens bruyants, mais une grande retenue, laquelle est la source même de la réussite de cette bande son.  En effet, celle-ci reste toujours vague quant à ses intentions et aux émotions qu’elle cherche à susciter. De la sorte, il semble tout à fait imaginable de l’écouter sans avoir vu la série. Les deux restent néanmoins très complémentaires, ce qui est d’autant plus étonnant si l’on sait que Mogwai a écrit cette bande son sans même voir la série (puisqu’elle était alors en cours de réalisation). Et si, finalement, cela montrait que des deux, c’est la série qui devait le plus à la bande son de Mogwai et non l’inverse ?

 

Special N

 


  7


La FemmePsycho Tropical Berlin

 

Sensation underground adulée devenue en un an à peine groupe français du milieu très festivalable (ils sont même passés au Grand journal !), avec ce que cela implique de nouvelles cohortes de haters et de jaloux, La Femme a connu une année mouvementée. Ce qu’il en reste ? Un album au titre un peu neuneu qui se réfère vaguement au style de musique joué par le groupe, une pochette sacrément chiadée, et quinze chansons à la qualité bien évidemment hétérogène, mais desquelles émane une personnalité très singulière dans le paysage musical français, et même – osons les grands mots – mondial. Avec La Femme, on retrouve déjà le bonheur longtemps oublié d’entendre des paroles chantées dans la langue de Gainsbourg. Et la preuve que le français ne condamne pas à parler de sa vie, de ses malheurs, sur des instrumentations vieillottes. Sur Psycho Tropical Berlin, La Femme invente un langage nouveau, au lexique sexué (le mot « transgénital » murmuré sur « It’s Time to Wake Up », les chansons « Nous étions deux » et « Si un jour ») et surréaliste (« Amour dans le motu », « Hypsoline » ou « La femme ressort »), un œil dans le rétroviseur, à regarder les yéyés (« Hypsoline », « La femme ressort », « Le blues de Françoise »), les punks (« Packshot ») et les synthpopeux eighties (« Antitaxi », « Sur la planche 2013 »), l’autre rivé vers le futur où tout se mélange dans une gigantesque et jouissive apocalypse (l’un des thèmes principaux de PTB). L’album dégage une immense énergie et, grâce en particulier à sa variété et aux nombreuses voix féminines aériennes qui y posent leur voix, ne fatigue qu’à de très rares moments, sur la fort ratée « Welcome to America » et, dans une moindre mesure sur « Packshot ». PTB est aussi très probablement l’album le plus amusant à avoir vu le jour en 2013 – ce qui, mine de rien, compte beaucoup, tant on nous bassine aujourd’hui à longueur de journée avec la musique dite « sérieuse ». Une vraie cure de jouvence et de joie inconsciente pour tous les auditeurs blasés comme moi, quoi.

 

Hypsoline

 

 

 

Earl SweatshirtDoris

 

Le collectif hip hop de Los Angeles Odd Future a encore fait parler de lui en 2013, avec deux sorties de ses rappeurs phares, Tyler, the Creator et Earl Sweatshirt. Si le premier, sur Wolf, malgré quelques morceaux de très grande qualité, ne s’est pas encore complètement débarrassé de ses obsessions scatologiques d’ado idiot, le second, lui, a fait un immense pas en avant avec Doris. Porté par « Chum », single grandiose déjà mis en avant l’année dernière sur ce blog, Doris est un album mature et sombre sur lequel Earl n’hésite pas à mettre sa psyché torturée à nu. L’album tout entier, en effet, semble être destiné à répondre à ces quelques questions posées par Vince Staples sur « Burgundy », deuxième morceau : « What's up, nigga? Why are you so depressed and sad all the time like a little bitch? What's the problem, man? ». Il est ainsi hanté par le thème de la dépression, dont la source, le père absent, est évoquée de façon extrêmement poignante dans « Chum » et, de façon plus oblique, dans « Knights ». Earl propose ici un portrait du rappeur en jeune homme triste et révolté qui tranche radicalement avec le maximalisme putassier et complaisant des standards du rap actuel (coucou Kanye qui chante « I am a God » ; coucou M. Knowles ; etcetc.). C’est en quelque sorte un retour à un rap plus humain, et le mode confessionnel, loin d’être un frein à la portée universelle de Doris, en est la gageure : il est en effet plus facile – et plus sain – de s’identifier à quelqu’un qui avoue sans détour avoir ses hauts et ses bas qu’à quelqu’un qui se compare à Dieu (ou à Jésus, enfin la cosmogonie de Kanye est un peu complexe). Néanmoins, ça ne revient pas à dire que Doris est un album lacrymogène et chiant, car Earl se laisse bien évidemment aller à quelques egotrips et autres dézingages de MCs  – après tout, c’est ça aussi le rap. Mais il le fait avec un sens de la modestie (« Only relatively famous / In the midst of a tornado » sur « Burgundy ») qui le rend toujours sympathique. Une autre façon de se faire accepter comme le meilleur rappeur actuel… Ce qui, soit dit en passant, est plus facile quand on sait s’entourer de bons producteurs – comme c’est le cas sur Doris. En effet, les instrus, bien qu’un peu répétitives sur la dernière partie de l’album, sont toujours adéquates, c’est-à-dire discrètes mais stylées. Elles résonnent un peu des échos de la 36ème chambre, ce qui devrait ravir tous les nostalgiques de rap old school. Sur « Molasses », RZA lui-même fait une apparition, malheureusement entachée par une ritournelle - « I’ll fuck the freckles off your face, bitch » - accrocheuse mais un peu douteuse. Parmi la multitude de featurings (onze au total), c’est cependant celui de  Frank Ocean sur « Sunday » qui retient le plus l’attention. « Sunday » est un moment de pur bonheur, qui vole largement au dessus du reste de Doris, pourtant généralement très bon. Ocean, avec son flow arythmique et néanmoins d’une extrême douceur, y est à son meilleur niveau, ce qui constitue à la fois la plus belle offrande et le pire affront faits à Earl, qui – le pauvre ! – se trouve relégué en à peine une minute trente à la deuxième place du classement des meilleurs rappeurs de l’année 2013.

 

Sunday

À suivre...

 

Publié dans Les Tops.

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