L'année 2012 en dix albums : 5-1

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

 

5

 

BurialKindred + Truant / Rough Sleeper

 

Ok, c'est un peu de la triche. Techniquement, ni Kindred ni Truant / Rough Sleeper ne sont des albums. Ce sont des EPs. Cependant, pour notre défense, ces deux EPs, composés respectivement de trois et deux chansons, font presque une heure mis bout à bout. Ça équivaut largement à un album. En un sens, c'est même mieux qu'un album, car je crois que le format EP sied parfaitement à la musique de Burial aujourd'hui. Il excelle en effet sur les chansons d'une dizaine de minutes, qui lui donnent le temps de créer une atmosphère, de mettre en place un schéma rythmique, puis de le désaxer progressivement. Par la répétition de beats métalliques haletants, Burial parvient à créer un sentiment d'irrépressible avancée, qui fait de chacun des cinq morceaux un voyage, si possible de nuit et en milieu urbain. J'insiste sur cette notion de contexte, car c'est il me semble la clef de la musique de Burial, dont les textures sombres et les bruits ambiants sourds viennent en quelque sorte fournir un décor et ramener dans le domaine de l'humain des sonorités qui sans cela auraient semblé trop mécaniques et froides. De même, quand des voix s'élèvent, fantomatiques, la musique de Burial prend de la chair, et suscite une émotion inattendue. Ainsi, les chansons de Kindred, de même que « Truant », suggèrent une aliénation et une solitude que des détours, des ruptures de rythme insensées rendues possibles par la longueur des chansons, viennent cependant interrompre et nuancer, d'une façon jusque là inédite chez Burial. Mais plus étonnante encore, c'est « Rough Sleeper », dernière chanson si l'on peut dire du pseudo-album de Burial, où, après quatre minutes de mélancolie pure et un silence abyssal, la lumière pénètre, et avec elle, la possibilité d'une certaine sérénité, enfin. S'ensuivent neuf minutes belles à pleurer, qui font de cette chanson l'une des plus marquantes – et touchantes – que Burial ait jamais sorti ; et de ces deux EPs l'une des collections de chansons les plus subtilement émouvantes de l'année.

 

Rough Sleeper

Ecouter Kindred sur Spotify : Burial – Kindred
 

 

 

 

4

 

Frank OceanChannel Orange

 

À cause du buzz qu'il a provoqué, et surtout des mots « rn'b » et « mainstream » qui lui étaient accolés, je ne voulais pas écouter Channel Orange. J'ai fini par écouter Channel Orange. À cause de la voix maniérée et emphatique de Frank Ocean et de l'ambition démesurée de son projet, je ne ne voulais pas aimer Channel Orange. J'ai fini par aimer Channel Orange. Peut-être même plus vite que je ne veux bien l'admettre aujourd'hui. C'est vrai que Channel Orange ne correspond en rien à ce que j'écoute d'habitude et à la musique à laquelle je m'identifie, malgré le fait que le r'n'b soit devenu en quelque sorte indie-friendly depuis quelques temps – ce que nous notions d'ailleurs l'année dernière. Sauf que Channel Orange est réellement un grand album, susceptible de contenter des gens de cultures musicales très différentes et que l'on croyait jusqu'ici irréconciliables. De fait, s'il y a eu un grand chef d’œuvre rassembleur cette année, c'est bien celui-ci. Dans un monde juste, et si nous aspirions à avoir l'audience d'un grand site Internet, nous aurions sans aucun doute placé Frank Ocean à la première place. De loin. Pour cette délicieuse alternance de chansons intimistes (« Crack Rock ») et de morceaux de bravoure épiques (« Pyramid ») ; pour ces paroles bien senties, qui ambitionnent de, et réussissent presque toujours à, disséquer le monde entier avec justesse, des rapports de classe à Los Angeles (« Super Rich Kids ») aux tourments moraux que causent les religions (« Bad Religion ») en passant par le sentiment amoureux (« Thinkin 'bout You ») ; pour ces instrus sophistiquées et langoureuses enfin, bien plus proches, en réalité, du golden age rhythm and blues de Stevie Wonder que de ce que Wikipedia appelle, à mon avis euphémiquement, le «r'n'b contemporain » (c'est plutôt de la mauvaise soupe pop radiogénique, non?). Mais surtout, si j'aime autant Channel Orange, c'est parce que quand je l'écoute et que je lis le nombre d'exemplaires de celui-ci qui ont été vendus, je retrouve soudainement foi en l'humanité.

 

Sweet Life

Ecouter l'album sur Spotify : Frank Ocean – channel ORANGE
 

 

 

 

3

 

Mac DeMarco2

 

Si je ne devais le juger que sur ses qualités intrinsèques, 2 de Mac DeMarco ne serait peut-être pas si haut dans le classement. Sauf que depuis que j'ai vu Mac en concert au Point Ephémère, je ne peux pas m'empêcher d'avoir une infinie sympathie pour lui et d'approuver tout ce qu'il peut dire ou faire. Okay, il ne parle peut-être que de cigarettes et de filles ou presque, mais il est le cool incarné. Et 2 est à l'image de son créateur : c'est la simplicité, la modestie et la joie de vivre faites chansons. À la guitare, Mac virevolte, imprimant un groove lascif à des morceaux faussement bordéliques, en réalité fort maîtrisés. Entonnés avec une voix de crooner moins ironique qu'amusée et pudique, ses textes sont quant à eux rafraîchissants et invariablement sincères et touchants. Par exemple, quand il chante à sa copine qu'elle est son genre de filles (« My Kind of Woman »), Mac ne se vautre ni dans l'ironie facile, ni dans le mélodrame ridicule. Il écrit vrai, il chante vrai, il joue vrai, c'est-à-dire avec légèreté pour les choses sérieuses et avec sérieux pour les choses légères. En ce sens, 2 aura été cette année mon album-qui-fait-me-sentir-bien, précisément parce qu'il n'a jamais l'ambition d'en être un – de toute façon, j'ai toujours pensé qu'il n'y avait rien de plus déprimant que la feel-good music.

 

Ode to Viceroy

Ecouter l'album sur Spotify : Mac Demarco – 2
 

 

 

2

 

The xx Coexist

 

À la sortie de Coexist, on a pu lire un peu partout que c'était un peu le même que xx, mais en un peu moins bien. Je dirais que c'est un peu le même que xx, mais en un peu mieux. Ce qui différencie Coexist de son illustre aîné, c'est qu'en 2012, le son des xx s'est insinué dans presque toutes les consciences, directement ou par des voies détournées (r'n'b « alternatif », « post-dubstep », etc.). L'effet de surprise n'existe plus. Et c'est en ce sens que Coexist est un album éminemment courageux, qui prolonge avec un entêtement presque autistique l'esthétique minimaliste imaginée sur xx. Les morceaux sont tous nappés d'un silence pesant, brisé parcimonieusement par les voix suaves mais fantomatiques d'Oliver Sim et Romy Madley Croft, quelques riffs de guitares plaintifs, une basse languide, et les beats légers comme l'air de Jamie Smith. Ils ne se donnent pas facilement, et semblent en quelque sorte demander à l'auditeur, dans un murmure fragile mais menaçant, de faire l'effort de les écouter vraiment, ou de partir. C'est pour cela que Coexist est un peu difficile à apprécier ; à la longue, il se révèle cependant plus gratifiant encore que xx. En effet, sur chaque morceau, le moindre changement de rythme, la moindre accélération, aussi légers et fugaces soient-ils, deviennent par la force du contraste d'émouvants climax. Et les xx de nous réapprendre comment bien écouter de la musique en 2012.

 

Fiction

Ecouter l'album sur Spotify : The xx – Coexist
 

 

 

1

 

ActressR.I.P

 

Parce que c'est un genre qui a tendance à résister à l'analyse, et tout simplement parce que je suis loin d'être expert dans ce domaine, j'ai toujours des difficultés à parler de musiques électroniques. Du coup, j'hésite un peu à dire quoi que ce soit de R.I.P, mis à part qu'il est très très bien et que ça vaut le coup de l'écouter plusieurs fois, parce qu'il est assez difficile à assimiler au départ. En réfléchissant un peu, je me rends compte que ce qui m'a naturellement incité à le placer premier de ce classement, c'est qu'il est absolument différent de tout ce que j'ai écouté cette année. De tout ce que j'ai jamais écouté, même. Certains morceaux font un peu penser aux premiers travaux ambient d'Aphex Twin (Collected Ambient Works), mais sinon, rien chez Actress n'est vraiment familier. Il y a des chansons abstraites, qui coulent de façon organique et ne se fixent jamais réellement dans l'oreille (« Tree of Knowledge », « N.E.W. ») ; d'autres mystérieuses et désaxées, entrecoupées de sons acoustiques et électroniques discontinus (« Holy Water », « Jardin ») ; d'autres encore qui pourraient presque être jouées dans un club, n'était l'espèce de halo caverneux qui les entoure (« Caves of Paradise », « The Lord's Graffiti ») ; d'autres enfin, anxieuses et sinistres, qui semblent évoquer une menace sourde (« Serpent », « Shadow from Tartarus ») : et tout ça forme un album incroyable, monstrueux, quasi-extraterrestre, qui prend d'autant plus sens et puissance une fois considéré dans son entièreté. R.I.P est l'un de ces albums rares qui ouvrent les oreilles en même temps que la cervelle à des contrées sonores et esthétiques jusque-là inexplorées.

 

Jardin

Ecouter l'album sur Spotify : Actress – R.I.P. 

 

 

(Pour les albums de la 6e à la 10e place, c'est ici)

 

 

Et vous, quels ont été vos albums préférés cette année ?

 

 

 

Nico.

 

 

 

Publié dans Les Tops.

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