L'année 2012 en dix albums : 10-6

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

Quand j'ai commencé à réfléchir à ce top, à la fin novembre, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir du dépit vis à vis de l'année musicale 2012. Je me suis en effet rendu compte qu'il n'y avait pas plus de trois ou quatre albums qui m'avaient laissé une impression durable, et occupé plusieurs mois d'affilée sans me lasser. En fait, je crois que tout est parti de cette espèce de prise de conscience du cercle vicieux qui sévit dans le monde indé actuellement, mon monde musical. Tendances, groupes, hype, tout y est éphémère, et ne se compte même plus en mois, mais en semaines, voire en jours. Cette analyse n'est certainement pas nouvelle, je suis ni le premier ni le dernier à l'exprimer. Mais disons que je m'en accommodais mieux, avant. Maintenant, j'ai du mal.

Quand j'écris ça, j'ai l'impression d'être réactionnaire, de vieillir, et de commencer à ressembler à ces vieux cons insupportables qui nous rabâchent qu'aujourd'hui le rock, l'électro, l'indé, n'ont plus d'âme ; que tout est une resucée de ce qui a été fait il y a dix, quinze, trente, ou cinquante ans. Ce n'est pas complètement faux. Les années 60, 80 et 90, en particulier, ont été ressuscitées avec plus ou moins d'originalité et de talent par un certain nombre de groupes cette année.

Pourtant, en faisant un peu le tour de ma bibliothèque iTunes, je me suis débarrassé de mes atours de jeune vieux con blasé, et j'ai dû admettre que tout n'avait pas été si mauvais. En toute objectivité, je dois même avouer que 2012 a été une assez bonne année, niveau musique. Le propre des chefs d’œuvre, c'est qu'ils ne se donnent pas à voir comme tels six mois après leur sortie ; et il ne serait pas impossible que certains accolent ce qualificatif à un ou deux des grands albums de 2012 d'ici quelques années. Peut-être même à des albums de cette sélection, qui sait ? Je suis sûrement un peu optimiste, un peu naïf, ou un peu rêveur, mais tout compte fait je préfère penser ça plutôt que geindre plus longtemps sur le déclin supposé de tout. Il y a eu de très bonnes surprises en 2012, de très bons albums venant de personnes dont on n'attendait rien (Frank Ocean), d'autres sortis de virtuellement nulle part (Blithe Field, Jeans Wilder, Mister Lies, Joey Bada$$) ; des confirmations, aussi (Chromatics, The xx, Flying Lotus, Liars, Burial). Écrire ce top a été un exercice intéressant, qui m'a permis de jeter un regard neuf sur des albums sur lesquels j'avais tranché un peu rapidement. Et même, plus j'y réfléchis, plus je me rends compte qu'il aurait été possible d'inclure cinq, voire près de dix albums de plus. Parmi eux, le Drive-esque et très eighties Into the Black des Chromatics, cependant peut-être un peu trop long et abstrait pour laisser une impression durable ; WIXIW, moins bruyant que les albums précédents de Liars, mais tout aussi venimeux ; ou encore ceux que nous avons déjà chroniqué, les albums de Blithe Field et d'Animal Collective, qui auraient pu se faire une place parmi les dix. Mais nous en avons déjà parlé, aussi n'était-ce peut-être pas très utile d'en reparler ici.

En parlant d'Animal Collective, d'ailleurs, je me rends compte que mis à part les xx, aucun mastodonte de l'indé n'a été inclus dans ce top. Ni Tame Impala (Lonerism, pas exceptionnel), ni Beach House (Bloom, d'une beauté incroyable, mais chiant à mourir), ni Ariel Pink (Mature Themes, trop inégal). Cela prouve à la fois la richesse du vivier, et l'existence de plus en plus évidente d'une hiérarchie à l'intérieur du monde indé, qui met à mal l'idéal d'un traitement médiatique égal et juste pour tous qui (me) semblait prévaloir jusqu'ici. La tâche pour trouver de nouveaux groupes ou artistes est donc d'autant plus difficile, ce qui est paradoxal si l'on considère qu'il n'y a jamais eu autant de blogs, webzines, et sites Internet dédiés aux musiques plus ou moins alternatives. C'est ce qui rend le monde de la musique à la fois aussi désespérant, et aussi excitant aujourd'hui. Bientôt 2013, je n'ai jamais eu autant envie d'écouter de la musique.

 

 

 

10

 

Lotus Plaza - Spooky Action at a Distance

 

L'année dernière, je notai avec assurance que chaque année voyait arriver un nouveau grand album de Deerhunter ou Atlas Sound. Ni Deerhunter ni Atlas Sound cette année, je m'étais donc trompé ; enfin, à moitié. Car, en compensation, 2012 nous a offert cet album de Lotus Plaza, projet solo de Lockett Pundt, lui-même membre de... Deerhunter, et meilleur ami de Bradford Cox. Ouf. Mais si Spooky Action est dans ce top, ce n'est pas vraiment pour m'éviter un humiliant démenti et de très humbles excuses. C'est un album lumineux et aérien sur lequel folk et shoegaze se croisent et s'entre-mêlent harmonieusement. La puissance de l'album vient cependant du fait que Pundt refuse la joliesse pure et simple, en instillant dans chacun des dix morceaux de l'album un sentiment d'attente, d'insatisfaction, et d'incertitude à l'égard du futur qui est souvent source de mélancolie, mais aussi parfois de réconfort et d'optimisme. « Black Buzz », dernier titre en forme d'apothéose discrète, décrit ainsi un « you » se cachant derrière des mensonges (« the answers you give are lies ») et cherchant perpétuellement à fuir la réalité, mais ne lève jamais l'ambiguïté quant à la capacité de ce « you » à changer, le laissant à la fin au bord du précipice (« At the cliff now on your own free will »). Si ce précipice devait aussi servir de métaphore pour montrer combien j'aime cet album, je serais prêt à sauter.

 

Black Buzz

Ecouter l'album sur Spotify : Lotus Plaza – Spooky Action at a Distance 

 

 

9

 

Joey Bada$$ - 1999

 

1999 est, comme son nom l'indique un peu, un hommage appuyé au hip hop east coast des années 1990, fait par un gamin qui ne l'a justement pas connu de première main ce hip hop – il a seulement 17 ans. Le souvenir d'Illmatic, de Ready to Die, ou d'Operation Doomsday est donc omniprésent dans 1999, des instrus (dont certaines sont dues à MF DOOM, tiens tiens) au flow et aux textes de Joey - qui se paie même le luxe de citer explicitement certaines des paroles clefs de ses maîtres (le fameux « I'm off for Presidents to represent me » de Nas). Ce qui distingue 1999 de n'importe quelle autre ersatz cependant, c'est qu'il tient extraordinairement bien la comparaison avec ses modèles. Aussi, à part le fait qu'il soit sorti quinze ans trop tard, il n'y a absolument rien à reprocher à cet album. Ça vous semble être un reproche valable vous ? Moi, non. En tout cas pas tant qu'on continuera de me dire que le bon hip hop aujourd'hui, c'est Kanye West et ses copains.

 

World Domination 

Télécharger l'album (gratuitement et légalement)

 

 

 

8

 

Flying LotusUntil the Quiet Comes

 

À part peut-être R.I.P d'Actress, on n'aura pas fait beaucoup plus alambiqué et varié qu'Until the Quiet Comes cette année. En fait, Until me fait penser à tous ces albums de free jazz auxquels je ne pige rien, mais qui exercent pourtant un immense pouvoir de fascination sur moi. Flying Lotus n'est pas le petit-neveu de John Coltrane pour rien... Du jazz, il y en a donc un peu sur Until the Quiet Comes, mais sous une forme quasiment méconnaissable, passé par le filtre du hip hop et des bizarreries électroniques du label Warp (chez qui FlyLo est signé). Cela contribue à donner à l'album une ambiance rétro-futuriste sophistiquée mais ludique, une impression renforcée par le fait qu'il soit presque exclusivement instrumental. D'ailleurs, quand FlyLo fait appel à des voix, c'est pour mieux les envelopper dans un halo cotonneux, qui les fait passer pour des samples vieux de cent ans. Parmi ces quelques voix, Thom Yorke, comme pour Cosmogramma, fait une (belle) apparition sur « Electric Candyman ». Si la collaboration pouvait surprendre alors, elle semble tomber sous le sens ici, car, avec ses échos jazzy et son ambiance urbaine, Until fait effectivement parfois penser aux albums électroniques de Radiohead (Kid A et Amnesiac, ainsi que The Eraser de Thom Yorke et Bodysong de Jonny Greenwood). En plus festif, plus optimiste, et plus fun cependant, parce que FlyLo vient de Los Angeles, et qu'il côtoie Odd Future, le crew hip hop le plus cool du monde. Sous le nom de Captain Murphy, il a d'ailleurs sorti un autre album lui aussi très bon, intitulé Duality, sur lequel la plupart des membres d'Odd Future rappent. Ses morceaux fourmillant de beats comme d'idées le laissaient déjà présager, mais là, pas de doute, FlyLo est encore loin d'être à court d'inspiration. Tant mieux, on n'a pas vraiment hâte que le calme vienne.

 

Electric Candyman 


 

 

 

 

7

 

DIIVOshin

 

Quand Oshin est sorti, on a pu lire un peu partout qu'il s'agissait d'une copie quasi-carbone de l'album Beach Fossils, sous le seul prétexte que Zack Smith, le leader de DIIV, est aussi membre des Beach Fossils. Plus j'écoute Oshin, plus la comparaison me semble approximative et, à vrai dire, fainéante. C'est vrai, DIIV et les Beach Fossils ont en commun leur obsession pour les sonorités liquides, les guitares jangles et réverbérées et les voix pleine d'écho. Mais ça s'arrête là, et ce sont de toute façon des caractéristiques partagées par la moitié des groupes indie rock de la côte Est américaine. Ce qui me plaît dans Oshin, c'est qu'il est quasiment instrumental, et que la voix est reléguée au rang de simple son parmi d'autres. Chaque morceau est structuré de la même façon ou presque, modelé sur la répétition d'un même schéma jusqu'à ce que vienne s'ajouter un nouveau mouvement et un nouveau son (de guitare), ce qui suscite comme une sorte d'épiphanie dont l'attente a été vécue avec impatience mais plaisir. En tant que tout cohérent dans lequel les morceaux se fondent les uns dans les autres, l'album lui-même est bâtie sur cette structure. Ainsi, c'est l'odysséenne « Home » qui vient mettre fin de façon émouvante au voyage exaltant – quoique légèrement répétitif – qu'est Oshin. (Merci à Carole pour l'idée).

 

How Long Have You Known?

Ecouter l'album sur Spotify : Diiv – Oshin
 

 

 

 

6

 

Jeans Wilder - Totally

 

Découvert un peu par hasard, Totallym'a fidèlement accompagné toute l'année. Aérien et aéré, il est toujours agréable à écouter, et se laisse découvrir sans forcer. Si ce mot n'avait pas une connotation si négative, je qualifierais d'ailleurs la musique de Jeans Wilder d'easy listening, tant Totally semble instantanément familier. C'est essentiellement de la musique de plage douce-amère, où des jolies chansons pop avec l'écho liquide et la mélancolie de rigueur (« Gravity Bong », « Slow Burn ») succèdent à des petits morceaux de bravoure euphorisants (« Sun Roof », « Limeade ») et des plages ambient baignées d'une langueur estivale (« Evaporated », « Spanish Tile »). Là où Jeans Wilder diffère essentiellement de ses collègues musico-plagistes, c'est dans sa volonté évidente de mettre au premier plan la qualité lo-fi de son enregistrement, rudimentaire au point de laisser penser que les chansons ont été enregistrées en extérieur, au coin d'un feu crépitant, avec la mer à côté. Ce qui aurait pu n'être qu'un artifice sans intérêt contribue cependant à faire sortir de leurs gonds et ramener sur terre des chansons qui auraient autrement risqué d'être trop éthérées. Ainsi, « Dog Years », chanson la plus agressivement lo-fi de l'album, en est aussi la plus épatante, alors que dans un capharnaüm shoegaze indistinct elle perce l'espace d'un instant la bulle de quiétude estivale qu'est Totally.

 

Spanish Tile

Ecouter l'album sur Spotify : Jeans Wilder – Totally
 

 

 

 

 

Par ici la suite...

 

 

 

Nico.


 

 


 

 


 


 


 

 

Publié dans Les Tops.

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