How Not to Destroy a Relationship, ou La Grande histoire oubliée de the Servant et du pop rock

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

Vous vous souvenez de 2004 ? Moi, pas trop. Allez, en réfléchissant un peu, j’arrive à me remémorer un Euro de foot au Portugal calamiteux pour les Français, et, si je compte bien, c’est aussi l’année où j’ai eu sans briller mon Brevet des collèges. C’est tout. Bizarrement cependant, je suis capable de me souvenir assez précisément de ce que j’écoutais à l’époque : du rap East Coast circa 1995, la seule qui semblait assez pure pour mes oreilles d’ado borné. Et puis un jour, en 2004, j’ai découvert the Servant – ça n'a pas tout changé, mais c’était quand même drôlement important pour moi. Je crois que c’était en été, je crois que c’était en écoutant une compilation Europe 2 ou NRJ de ma cousine (si tu me lis cousine, hello, faut qu’on se voie !). En fait peu importe. Ce que je sais, c’est que j’avais mis mon poste radio en mode repeat sur la chanson "Orchestra", l’écoutant encore et encore presque jusqu’à l’écœurement. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que la chanson passait en boucle sur toutes les grandes radios généralistes ainsi que sur MTV, et qu’à peu près tout le monde l’avait déjà entendu – sauf moi, parce que je n’écoutais pas plus la radio à l’époque qu’aujourd’hui.

 

Néanmoins,  « Orchestra » et plus tard « Liquefy », le deuxième single, semblaient ne pas créer chez les autres l'engouement qu’ils créaient chez moi, ce que je n’arrivais tout simplement pas à comprendre. Alors que les gens se contentaient de deux singles radio, et même s’ils les appréciaient d’ailleurs, moi, j’avais besoin de creuser. Forcément, j’ai fini par télécharger l’album The Servant de 2004, ainsi que les deux premiers EPs du groupe. C’est comme ça que the Servant est devenu mon groupe préféré, et de facto un constituant important de mon identité. Cela peut sembler être un choix étrange aujourd’hui, mais à l’époque, cela avait un sens. Car il y avait comme deux the Servant : celui qui passait à la radio, que tout le monde semblait trouver bon, tout en en ayant une connaissance en réalité très superficielle ; et l’autre, la partie immergée de l’iceberg, plus secret voire presque undergound selon mes critères et connaissances d’alors. En d’autres termes, c’était un groupe de l’entre-deux, idéal pour moi parce qu’il résolvait à la fois mon aspiration à être un peu différent, et celle à être dans la norme – ce que le rap du Wu-Tang, plus clivant et plus obscur, ne réalisait qu’imparfaitement. Et puis Dan Black, le chanteur, avait l’air un peu cinglé, ce qui donnait au groupe une aura de dangerosité light assez cool.

 

Bien évidemment, les choses ont beaucoup changé depuis. J’ai arrêté de considérer the Servant comme mon groupe préféré dès 2006, arrêté complètement de l’écouter en 2008. Il y a bien eu un petit regain d’intérêt quand Dan Black, le chanteur du groupe, a sorti un album solo en 2009, mais rien de comparable à ce qu’il se passait en 2004. Bref, j’ai découvert de nouvelles choses, j’ai vieilli, et the Servant ont fini par être évincé de ma bibliothèque iTunes, avant de faire une réapparition ces derniers jours, quand je suis tombé par hasard sur mes vieux CDs et que j’ai voulu les réécouter.

 

Autant le dire tout de suite, ce ne sont pas les chefs d’œuvre absolus que j’avais l’impression de reconnaître à l’époque. Mais ce ne sont pas non plus les catastrophes que je craignais de redécouvrir, loin de là. Mathematics et With the Invisible, les deux EPs sortis respectivement en 1999 et 2000, contiennent six chansons chacun et sont indissociables. Sur ceux-là, the Servant jouent une britpop plaisante, qui tire sa singularité d’une dimension électro assez étonnante et relativement inédite à l’époque. Le résultat de ce mélange des genres est parfois brillant, comme sur les allumées "Dripping on Your Maths" et "The Entire Universe", et parfois beaucoup moins, notamment sur "Walking through Gardens" et "Milk Chocolate" qui ne m’évoquent rien d’autre qu’une méchante indigestion après avoir abusé de sucreries rose fluo. Le reste est cependant plus calme et traditionnel, et alterne entre l’agréable et l’insipide, parfois sur une seule et même chanson, en partie à cause d’un Dan Black sur courant alternatif qui, toujours sur la corde raide, a tendance à surjouer la folie (utilisation de la voix très aléatoire, paroles tantôt amusantes et tantôt aberrantes).

 

La même recette est conservée tout en étant perfectionnée sur The Servant, qui contient au moins trois excellents hits : "Orchestra" et "Liquefy" donc, ainsi que "Cells", utilisée abondamment au cinéma. L'électronique se fait plus discrète, mais semble mieux maîtrisée, occasionnant parfois des petits miracles comme sur "Devil". Les balades de la fin de l’album n’ont quant à elle rien de remarquable – ni dans un sens ni dans l’autre – et semblent confirmer le fait que the Servant étaient à peu près incapable d’écrire un album équilibré et homogène. Il n’empêche que The Servant s’écoute bien, et fait penser à une version bubblegum du The Bends de Radiohead, avec ce que cela implique d’absence de restreinte et de notion de bon goût. L’idée ferait trembler d’effroi n’importe quel fan puriste de Radiohead, mais le résultat est assez jubilatoire, et en fait presque subversif tant le dogme de la modestie downtempo est aujourd’hui bien ancrée dans les musiques pop et rock.

 

How to Destroy a Relationship est d’ailleurs moins bon en ce sens qu’il apparaît comme une sorte de The Servant raisonnable. Son single, "How to Destroy a Relationship", reste une chanson pop de très bonne facture, de même que « Save Me Now » et « I Wish I Could Stop Wishing for Things », dont les refrains sont diablement catchy. Le reste, cependant, est un peu trop générique, ce qui est dommage étant donné que le groupe s’était évertué au contraire (avec plus ou moins de succès, mais l’effort y était) à développer une personnalité bien singulière sur ses trois premières sorties. « Hey Lou Reed » est par exemple si fade qu’on ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas une méchante critique à l’encontre du chanteur du Velvet vicieusement déguisée en hommage docile. Aussi, rétrospectivement, la séparation du groupe en 2007 semble somme toute logique. Il semblait avoir fait le tour de ses obsessions musicales, et, dans une situation d’entre-deux difficile à tenir en 2006, se trouvait dans l’obligation de faire un choix entre ses ambitions mainstream et ses sensibilités électro un peu moins marketables. De plus, l’ambition et le charisme de Dan Black devaient nécessairement, à terme, se sentir à l'étroit dans un groupe.


C’est dans ce sens qu’il faut lire la première tentative solo de Dan Black, intitulée UN (tiens tiens). UN a permis à Dan Black de gagner une certaine crédibilité indé (articles dans les Inrocks et le NME notamment), mais reste selon moi le moins bon des albums associés à the Servant. Il est en effet étrangement impersonnel et plus générique encore qu'How to Destroy, ressemblant désespérément à ces milliers d’albums électro pop indé sortis entre 2008 et 2010. Comme si Dan Black avait préféré prendre le wagon indé plutôt que de rester original et singulier à la lisière du mainstream. Il n’y a rien gagné, tout le monde l’a oublié.

 

Cependant, cette trajectoire, de l’anonymat à la reconnaissance à l’anonymat, met, selon moi, étrangement en lumière la mutation des musiques pop et de leur commercialisation sur la décennie durant laquelle le groupe/Dan Black a été actif. Représentants de ce genre aujourd’hui réservé à quelques monstres de stades sortis des années 90 qu’est le pop rock, the Servant écrivaient des chansons pour les radios sans honte et sans sacrifier leur créativité ; et les radios le leur rendaient bien. NRJ, RTL2, ou Europe 2 (coucou Virgin Radio), qui ne se gênaient pourtant pas pour passer des daubes, étaient alors encore capables de s’enthousiasmer pour de vraies bonnes chansons (jusqu’à nous les faire haïr, je vous l’accorde). J’ai l’impression que c’est fini aujourd’hui, et que quiconque ayant des velléités créatives même sommaires est nécessairement relégué dans ce monde aux limites floues qu’est l’indé. Le pop rock de la radio, une valeur à peu près sûre quand on était en voiture, qu’on n’avait pas de CD, et presque aucun choix de station, a été remplacé par une soupe r’n’b et vaguement électro infecte. La Guetta-isation du mainstream a entraîné la ghettoïsation des groupes de rock et de pop, même quand ils se voudraient populaires et potentiellement commerciaux. C'est pourquoi ils hantent maintenant les sites internet et les blogs, et sont presque invariablement qualifiés d’ "indé", ce qui a tendance à encourager chez eux une forme de soumission à un dogme et à des codes presque aussi déplorable que celle à l'oeuvre dans le mainstream. Beaucoup l'ont oublié, mais être indé n’est ni gage de qualité, ni de singularité.

 

Hors, c’est exactement la raison pour laquelle the Servant sont dans un sens plus précieux aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier : c’était le groupe d’un genre et d’un statut aujourd’hui quasiment disparus, le groupe pop rock moyen, assez pop pour passer à la radio, assez rock pour susciter une sorte de culte occulte. Un groupe qui se fichait pas mal d'être indé, ou plutôt un groupe qui n'avait même pas à y penser - qui s'intéressait à Pitchfork à l'époque ? Un groupe témoin, aussi : en 2004, il était possible d’être pop et exigeant, en 2006, le vent avait déjà tourné, ce n'était plus ni hype ni vendeur. Et quid de 2012 ? Tout le monde est indé, personne n’est vraiment indé, et Dan Black vient de sortir une daube aberrante utilisée dans un spot publicitaire pour une marque de vodka ; une daube pour laquelle personne ne s’enthousiasmera jamais, de toute façon, parce que c’est trop mauvais, et que ni Pitchfork ni NRJ n'en parleront.

          

Finalement je crois que mes vieux Servant dont personne ne se souvient seront toujours plus cool et honnêtes que 90% des groupes qui seront hypés dans l’indiesphere ou le mainstream ces six prochains mois. Finalement je crois que Dan Black a été sacrément con quand il s'est dit que l'anonymat dans un monde de l’indé déjà largement saturé était beaucoup plus désirable que le semi-succès dans le semi-mainstream. Finalement je crois que je suis bien content que the Servant ait été mon groupe préféré, à un moment.      

 

Discographie :

 

The Servant

Mathematics (1999)

With the Invisible (2000)

The Servant (2004)

How to Destroy a Relationship (2006)

 

Dan Black

UN (2009)

Weird Science (2010)

 

 

"Dripping on Your Maths"


"The Entire Universe"

 

"Cells" 

 

"How to Destroy a Relationship"

 

"Ecstasy" (tirée de UN, plutôt bien) 


 
 

 

 

Nico

 

 

 

 

 

                                                                                      

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