- Hello doctor Ariel ! - Mon nom est Pink, mister Pink.

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

 

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Quel artiste : Ariel Pink's Haunted Graffiti

Où le concert : La Gaîté Lyrique, Paris 3e

Quand le concert : 14 novembre 2012

Dans quel tiroir : Psych pop kitsch

Etat des esgourdes : Schizophrènes


Quand il se met à penser à Ariel Pink, mon cerveau se fractionne inévitablement en deux parties irréconciliables. À gauche, il me dit qu'Ariel Pink est un génie incompris de la musique pop, presque capable de rendre les cheveux teints et longs cool. À droite, il me soutient au contraire que le Californien est un horrible escroc qui ne doit sa popularité (relative, me dit-on à gauche) qu'à des pistons haut placés dans le monde de l'indé (certainement des clients), alors que sa place naturelle serait dans un bouge pourri de Los Angeles à comadisserter sur la vie, les veines gonflées d'héroïne. Du coup, moi, je suis un peu perdu.

 En allant le voir en concert à la Gaîté lyrique, je me suis dit que j'allais enfin pouvoir me faire une idée plus précise sur lui et sa musique, et peut-être retrouver par là même une certaine unité intellectuelle. Sauf qu'Ariel Pink a semblé prendre un malin plaisir à massacrer la plupart de ses chansons, et qu'il a passé la moitié du temps hors de scène, à essayer de reconquérir son ex Geneva Jacuzzi, qui avait assuré la première partie un peu plus tôt et filmait le concert (enfin, juste le visage d'Ariel, en fait) à l'aide d'une caméra dont les images étaient projetées sur un écran derrière la scène ; Ariel a cependant carrément assuré sur « Round & Round », « Symphony of the Nymph » et « Menopause Man » (j'en oublie certainement une ou deux autres), et il a même réussi à faire se désaper des gens rien que par le pouvoir de son regard (et de sa caméra).

 Ce concert ne m'a donc avancé en rien. Mais c'était un bon moment. Oh et puis merde, plutôt que de proposer une critique couci-couça avec force mesure et conjonctions de coordination, j'ai pensé que le mieux serait de laisser les deux parties opposées de mon cerveau exposer leurs arguments l'une après l'autre – que le lecteur soit juge.

 

GÉNIE. Ariel est un génie. Before Today (2010) est une bombe, et Mature Themes (2012), bien que moins univoquement excellent, est plein d'inventivité musicale et d'humour. Et c'est sans compter sur tous ses enregistrements ultra lo-fi qu'on peut trouver qu'en cassette ou sur les bons sites Internet, qui, bizarres et expérimentaux de bout en bout, ne font aucune concession au marché. Ce mec est clairement unique en son genre. Il a tapé dans l’œil des membres d'Animal Collective qui lui ont fait signer un contrat chez leur label Paw Tracks, et a influencé entre autres Christopher Owens (Girls), John Maus et Geneva Jacuzzi, qui sont trois super artistes que j'aime beaucoup aussi. Ça doit vouloir dire quelque chose.

Ariel est hyper prolifique, et joue de quasiment tous les instruments sur ses albums ; ça devrait faire taire tous ceux qui pensent que tout le bien qu'on dit de lui vient de son attitude. Bon, c'est vrai que niveau attitude, il fait fort. Il est cool, tout en étant freaky, et sincère, et original – et il arrive quand même à mettre les plus belles filles de L.A. dans son lit alors qu'il a une coupe de cheveux de travesti kazakh – mais il y a aussi beaucoup de technique dans sa musique. On n'a pas l'impression au début, à cause de l'enregistrement à trois dollars six cents et parce que ses morceaux ont l'air de couler genre naturel, pourtant plusieurs écoutes attentives montrent que la structure de ses morceaux est vraiment complexe et travaillée et que ce n'est pas dû au hasard. Suffit d'écouter « Round & Round », qui est c'est clair la meilleure chanson pop de ces cinq dernières années, avec son groove phénoménal et son refrain choral sorti de nulle part.

Et puis il y a son son bien particulier que beaucoup ont essayé de reproduire sans jamais l'égaler, même en utilisant les mêmes « trucs » : synthé, guitares soft rock, voix à moitié noyée dans la réverbe et techniques d'enregistrement sommaires. Il y a une patte Ariel Pink, une capacité à écrire des chansons qui pointent en permanence vers un passé imaginaire coincé entre les années 70 et 80, tout en s'avérant parfaitement modernes ; ce qui crée une tension rétro-nouveau, familier-étrange, qui l'air de rien vient titiller et interroger notre conscience collective pop. C'est une idée qui me plaît, et apparemment elle était assez profonde, vu qu'elle a inspiré à l'étudiant en philo et en art John Maus un revirement à quatre-vingt-dix degrés vers un monde rempli de synthés catchy et de voix caverneuses. Profond, Ariel.

Enfin, je crois qu'on ne saurait trop insister sur le surréalisme humoristique, et parfois poétique, des textes d'Ariel. Il n'a peur de rien. Il n'a pas peur peur du mauvais goût régressif (« Schnitzel Boogie ») - d'ailleurs il n'est sûrement même pas au courant de l'existence d'un tel concept, n'a pas peur de parler de ses obsessions sexuelles déviantes (« Menopause Man »), et n'a certainement pas peur de passer pour le freak de service qui étale sans pudeur ses délires les plus intimes et les plus absurdes à la face du monde. Le contraire de tous ces groupes qui préfèrent garder la distance ironique de sécurité vis à vis de leur art, ce qui est somme toute bien confortable et conservateur. Ariel, lui, prend des risques, il se donne entier. C'est la marque des artistes qui inspirent un culte secret et font, rétrospectivement, la légende de la pop. Et le pire dans tout ça, c'est qu'il n'en a sûrement même pas conscience. Dans sa tête, je crois qu'il n'est vraiment rien de plus « qu'un simple rock 'n' roller de Beverly Hills et une nympho » (« Symphony of the Nymph »).

 

ESCROC. Pink est un escroc. Un pauvre type pas très fin qui a par hasard un jour vendu les bonnes drogues aux bonnes personnes et qui a été miraculeusement propulsé dans les petits papiers de Pitchfork, et par conséquent de toute la presse indé. Sa bizarrerie le fait peut-être passer pour quelqu'un de profond – et de toute façon on n'empêchera jamais les gosses qui lisent avidement la presse musicale de vouloir faire l'exégèse de toutes les conneries que leurs artistes préférés racontent – mais le concert a confirmé qu'il n'était rien d'autre qu'un plouc sacrément narcissique, qui préfère faire des poses devant une caméra plutôt que sourire aux gens qui ont payé pour venir l'applaudir. On trouve souvent que l'indé est lisse, alors c'est sûr, on a besoin de s'inventer des personnages charismatiques pour faire plus alternatif. Mais Pink ? Non, soyons sérieux, enlevez-lui ses cheveux, surtout quand ils sont roses, donnez lui de la came bon marché, et il ne reste plus que des ambitions mesquines, des idées idiotes et des conversations sans queue ni tête. Exemple : cette vidéo du Pitchfork Weekly #24, dans laquelle il fait d'ailleurs tellement peiner intellectuellement parlant, qu'on s'appliquera par gentillesse – et bien qu'un peu gêné – à rire quand il compare l'homosexualité à la pédophilie. Si c'est une blague, ça ne se voit pas. Si ce n'est pas une blague, ça ne se voit pas non plus. Gé-nie.

Mais les attaques ad hominem, c'est un peu facile avec Pink. C'est vrai, il a écrit, avec « Round & Round », la deuxième meilleure chanson de ces cinq dernières années (je vous laisse choisir la première, j'en ai trop qui me viennent à l'esprit). Before Today dans son ensemble est d'ailleurs un très bon album. Je le concède volontiers. Mais au niveau du ratio bons albums/albums sortis, Pink reste quand même un cas désespéré. Vous avez déjà entendu parler du « paradoxe du singe savant » ? Eh bien Pink, avec Before Today, c'est un peu le singe qui aurait miraculeusement réussi à écrire Hamlet. Bon, j'exagère un peu. Mais prenez son dernier album, Mature Themes. Il compte deux vraies bonnes chansons, « Symphony of the Nymph » et « Baby », et même que la deuxième est une reprise. Le reste, par contre, oscille entre de bonnes idées à moitié menées à terme («Only in My Dreams »), de l'inconsistant (« Kinski Assassin »), et du carrément stupide (« Schnitzel Boogie »). À part au quinzième degré, je ne vois pas qui peut y trouver honnêtement son compte. C'est ça le problème avec Pink : tout ses fans te diront de ne pas le prendre au premier degré. Sauf qu'en prenant tout au quinzième degré, tu finis forcément par manquer de discernement et par obliger ta cervelle à accepter plein de choses dont elle ne voudrait pas d'habitude. Hors, il existe des artistes autrement plus profonds et vitaux que lui – et ceux-là n'exigent pas qu'on fasse violence à notre intellect et nos inclinations pour être aimés et signifier quelque chose pour nous.

D'ailleurs, à part pour la hype, je ne ne vois pas trop pourquoi on pourrait avoir envie d'aimer ce mec qui est en partie responsable d'avoir lancé cette vague rétro-kitsch ridicule qui mine une partie de la musique indé actuellement. Tout le monde s'y essaie. Le jeu : citer l'influence la plus improbable, la plus ringarde et la plus obscure possible, écrire un album entier à partir de ça, et balancer toute une théorie fumeuse sur la sincérité supposée de cette démarche. Je ne te remercie pas, Pink. À cause de toi on en a sûrement encore pour au moins cinq années de ces conneries. Et quand un groupe français viendra proclamer haut et fort que Gilbert Montagné est sa référence et qu'il conquerra le marché américain avec une reprise lo-fi des « Sunlights des tropiques », je t'accuserai, sale escroc dégénéré.

 

Le pire dans tout ça, c'est que la vérité sur Ariel Pink ne se situe certainement pas quelque part entre les deux points vue. C'est plutôt l'un ou l'autre, ou l'un et l'autre. Je vous conseille quand même d'écouter Before Today, de donner une chance à Mature Themes, et de ne vous lancer dans le reste de sa discographie qu'une fois que vous aurez épuisé ces deux-là.

 

Round & Round (Before Today, 2010) 

 

Menopause Man (Before Today, 2010)

 

Baby (Mature Themes, 2012), reprise d'une chanson oubliée de Donnie & Joe Emerson datant de 1979. L'originale elle-même est très Ariel Pink-esque, d'une ringardise absolue dans la période post-punk où elle a été conçue.

Symphony of the Nymph 
Love Caboose - Geneva Jacuzzi (Lamaze, 2010)

 

 

Nico

 

 

 

Publié dans Les qu'on sert.

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