'Flipside of a Memory' : Souvenirs Souvenirs

Publié le par Dans.la.solitude.des.champs.(de).sons

 

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Aujourd'hui, de façon inhabituelle, je ne vais pas parler d’un album mais d'une chanson. Cette chanson c'est 'Flipside of a Memory', du groupe électro pop suédois The Embassy. Je suis tombé dessus par hasard en écoutant la compilation des meilleurs morceaux du groupe, intitulée Life in the Trenches et sortie en 2011. La compilation elle-même ne vaut pas forcément le détour. Seuls quelques excellents morceaux - dont 'Flipside of a Memory', vous vous en doutez – ressortent, dans un tout finalement un peu quelconque. Tout y est très suédois, du chant en anglais aux mélodies pop sucrées, en passant par la légère mélancolie de rigueur. C'est bien, mais dans ce domaine, The Radio Dept., voire Loney Dear, font en général beaucoup mieux. Mais eux n'ont pas fait 'Flipside of a Memory'.

 

'Flipside of a Memory' est très simple : une batterie répétitive, un synthé ordinaire agrémenté d'un effet de flanger (je crois) qui vient ajouter une couche de son supplémentaire. Puis vient le refrain, qui, nécessairement, fera tiquer la plupart d'entre n/vous. Pas de paroles, simplement les quatorze accords mythiques du début de 'Come As You Are' de Nirvana. Au début, je me suis dit que c'était un peu gonflé, une petite farce plagiaire au mieux ludique, au pire presque indécente. Pourtant, étrangement, la chanson a continué de me trotter dans la tête ; la chanson sous cette forme, pas celle chantée par Kurt Cobain. Et puis j'ai réfléchi aux raisons qui avaient pu amener The Embassy à reprendre la chanson de cette manière, en l'intégrant à l'intérieur d'une autre chanson. Et je me suis dit que ce ne pouvait pas être un plagiat pur et simple.

 

Aujourd'hui, dans n'importe quel pays un tant soit peu démocratique, je serais prêt à parier que tous les gens âgés de 15 à 50 ans ont déjà entendu 'Come As You Are' au moins une fois dans leur vie. 'Come As You Are' fait partie de notre patrimoine culturel, au même titre que certaines des chansons des Beatles, des Beach Boys ou des Sex Pistols. C'est une chanson que l'on connaît de manière presque inconsciente, ou instinctive.  Moi-même, je serais bien incapable de dire quand exactement j'ai été au contact de 'Come As You Are' pour la première fois. Sûrement tôt après sa sortie (c'est bien d'avoir une grande sœur qui écoute des trucs bien !), de sorte que, virtuellement, c'est comme si je l'avais toujours connue et aimée, cette chanson - avant même d'avoir conscience de la diversité des cultures musicales et d'être capable d'affirmer des goûts sûrs. Et je ne pense pas être le seul, loin de là, dans ce cas-là. C'est pourquoi, lorsque l'on entend 'Come As You Are', on a toujours un peu l'impression que la chanson nous lance le défi de nous remémorer à quand remonte notre premier contact avec elle, défi pourtant voué à l'échec à cause de la qualité de patrimoine universel de la chanson – c'est comme si elle avait toujours été là. 'Come As You Are' c'est en effet, comme toutes les grandes chansons, l'évidence même ; un truc qui était caché dans un coin de notre mémoire, attendant un déclic pour se révéler enfin. C'est de tout ça que The Embassy parlent dans 'Flipside of a Memory'.

 

Sans en avoir l'air cependant, et il est bien possible que l'idée d'intégrer quelques accords de la chanson de Nirvana dans leur chanson à eux ne soit avant tout qu'un petit jeu sans prétention. C'est sans discussion très ludique, et rappelle le geste du guitariste débutant qui choisit d'apprendre 'Come As You Are' en premier. Grisant : apprendre à jouer 'Come As You Are', c'est en quelque sorte faire sienne une chanson mythique, si facile, d'ailleurs, qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'on aurait pu l'écrire nous-même. Placer ces quelques accords dans la chanson, c'est un jeu, une petite fantaisie – et si on faisait comme s'ils étaient de nous ? Un jeu peut-être un peu amer cependant, celui d'un groupe indie pop obscur qui a les capacités techniques de reproduire parfaitement l'une des plus grandes chansons pop au monde, et qui, pourtant, est condamné à l'anonymat.

           

Mais la fantaisie ne dure pas longtemps. C'est le titre lui-même qui l'indique : 'Flipside of a Memory' ; l'envers d'un souvenir, le revers d'un souvenir. S'il y a souvenir, c'est qu'il y a préexistence de ces quatorze accords, et aveu d'un certain regret de ne pas en être l'auteur. On remarque néanmoins que The Embassy n'ont pas repris la chanson de Nirvana en entier, mais seulement ses premiers accords, les principaux, et les seuls que l’apprenti guitariste jouera, en ignorant le reste de la chanson.

           

Car pour à peu près tout le monde, 'Come As You Are', ce n'est pas la chanson de 3 minutes 39, mais ses quatorze premiers accords, ses dix premières secondes. Inconsciemment donc, a lieu au sein de notre mémoire – collective et individuelle - une distorsion. Je peux me rappeler à volonté comment 'Come As You Are' commence, mais je suis incapable de me rappeler comment elle se développe ensuite jusqu'à la fin. C'est en fait comme si ces quatorze premiers accords pouvaient résumer et même incarner la chanson tout entière. The Embassy jouent donc de cette distorsion, en même temps qu'ils la mettent en lumière, en meublant le reste de leur chanson avec une musique qu'ils ont eux-mêmes écrites et en se permettant de continuer les accords mythiques avec des riffs de guitare inédits. C'est le revers du souvenir : avec le temps, avec ce statut d'appartenance au patrimoine culturel, on a fini par réduire 'Come As You Are', une chanson entière, autrement dit une totalité, à un simple gimmick de quatorze accords. Le reste, quant à lui, peut être oublié, remplacé, tronqué, sans que ça ne choque vraiment personne. On ne l'écoute plus, parce qu'on a l'impression – fausse – d'avoir intégré la chanson tout entière, alors qu'on l'a en réalité simplifiée, en quelque sorte aliénée.

 

L'air de rien donc, c'est, je crois, la mécanique des souvenirs que The Embassy semblent dévoiler dans 'Flipside of a Memory', ce qui explique probablement la tonalité douce-amère de la chanson. A lieu une sorte de mise en abyme : si la chanson 'Come As You Are' est en elle-même une boîte à souvenirs, alors 'Flipside of a Memory' nous projette, elle aussi, vers ce passé imprécis, imaginaire en quelque sorte, du premier contact avec cette chanson que nous avons l'impression d'avoir toujours connue. 'Flipside of a Memory' est en ce sens à la fois une tentative de se rappeler ce premier contact, et un moyen de souligner la manière dont les souvenirs – tous les souvenirs - finissent par se dégrader. La chanson de 3 minutes 39 est résumée par son squelette, ses quelques accords introductifs ; son souvenir est altération de ce qu'elle est à l'origine. De même, dans le processus de souvenir, un moment particulier est choisi et progressivement extrait de son contexte, et finalement voué – voire condamné - à résumer l'essence d'une période particulière de notre vie. Avec le temps, le souvenir devient même impossible à dater, et l'on en vient à douter de sa réalité, ou à l'altérer, de la même manière que 'Flipside of a Memory' questionne l'existence originale de son modèle en le reprenant à son compte, tout en le plaçant hors de son contexte initial. 'Flipside of a Memory', c'est donc le souvenir sous la forme d'une chanson ; c'est ce quelque chose que l'on pensait connaître par cœur qui nous revient soudainement, mais transformé (la guitare est accordée différemment, il y a de l'écho). Quelque chose ni tout à fait différent, ni tout à fait pareil : l'envers du souvenir.

           

Mais l'important, peut-être, est que le souvenir est aussi préservation de l'essence du moment passé. La préservation coûte que coûte ; c'est, je crois, le projet ultime de The Embassy dans 'Flipside of a Memory'. En effet, la réactualisation du monument pop qu'est 'Come As You Are' est aussi préservation de son souvenir, de son essence. De même, le monologue qui constitue les paroles de la chanson, en imaginant de manière abstraite les difficultés qu'ont deux personnes à communiquer et se comprendre (« Are you the kind of men who understand when it's written all over her face ? »), ne parle que de préservation - bien que conscient de ses difficultés à communiquer, le 'je' continue de s'adresser à ce 'tu' qui ne le comprend pas, parce qu'il veut maintenir un dialogue entre eux. On s'efforcera donc, à notre tour, de ne pas oublier ce beau trésor caché qu'est 'Flipside of a Memory'.

 

 

Pour écouter la chanson, c'est ICI.

 

 

 

Nico

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